accueil > paul cézanne > ses thèmes


Paysages / La montagne Sainte-Victoire

« Je vais au paysage tous les jours, les motifs sont beaux et je passe ainsi mes jours plus agréablement qu’autre part.
Les tableaux faits à l’intérieur, dans l’atelier, ne vaudront jamais les choses faites en plein air. En représentant des scènes du dehors, les oppositions des figures sur les terrains sont étonnantes, et le paysage est magnifique. Je vois des choses superbes, et il faut que je me résolve à ne faire que des choses en plein air.
Tout est, en art surtout, théorie développée et appliquée au contact de la nature.
On parle plus en effet de peinture et peut-être mieux en étant sur le motif, qu’en devisant de théories purement spéculatives, – et dans lesquelles on s’égare assez souvent.
Couture disait à ses élèves « ayez de bonnes fréquentations », soit « Allez au Louvre ». Mais après avoir vu les grands maîtres qui y reposent, il faut se hâter d’en sortir et vivifier en soi, au contact de la nature, les instincts, les sensations d’art qui résident en nous.
Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central. Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue… les lignes perpendiculaires à cet horizon donnent la profondeur. Or, la nature, pour nous hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air.
L’art est une harmonie parallèle à la nature – que penser des imbéciles qui vous disent que l’artiste est toujours inférieur à la nature ? »

Natures mortes

« Dans une orange, une pomme, une boule, une tête, il y a un point culminant ;
et ce point est toujours – malgré le terrible effet : lumière et ombre, sensations colorantes – le plus rapproché de notre œil ; les bords des objets fuient vers un centre placé à notre horizon.
Les objets se pénètrent entre eux… Ils ne cessent pas de vivre… Ils se répandent insensiblement autour d’eux par d’intimes reflets, comme nous par nos regards et par nos paroles. On croit qu’un sucrier ça n’a pas une physionomie, une âme. Mais ça change tous les jours aussi. Il faut savoir les prendre, les amadouer, ces messieurs là… Ces verres, ces assiettes, ça se parle entre eux. Des confidences interminables… Les fleurs, j’y ai renoncé. Elles se fanent tout de suite. Les fruits sont plus fidèles. Ils aiment qu’on fasse leur portrait. Ils sont là comme à vous demander pardon de se décolorer.
Un sucrier nous en apprend autant sur nous et sur notre art qu’un Chardin ou un Monticelli. Il est plus coloré. Ce sont nos tableaux qui deviennent des natures mortes. Tout est plus irisé que nos toiles, et je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre pour avoir les plus beaux Poussin et les plus beaux Monet du monde ».

Baigneurs et Baigneuses

« Je voudrais marier des courbes de femmes à des épaules de collines. »
« Ca me sourirait assez de faire poser des nus au bord de l’Arc… Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant… Vingt fois j’ai voulu refaire sur le motif Ruth et Booz… Ah ! l’arabesque de Poussin. Il la connaissait dans les coins, celui là. Dans les Bacchanales de Londres, dans la Flore du Louvre, où commence, où finit la ligne des corps et du paysage… Ca ne fait qu’un. Il n’y a pas de centre. Moi, dans mes Baigneuses, je voudrais comme un trou, un regard de lumière, un soleil invisible qui guette tous mes corps, les baigne, les caresse, les intensifie… au milieu.
Mais le centre ? Je ne puis trouver le centre… Ce n’est pas ça… Et puis, allez faire poser ça, en plein air… J’ai bien essayé, lorsque les soldats se baignent, d’aller le long de l’Arc voir les contrastes, les tons de la chair sur les verts… Mais c’est autre chose, ça ne me donne rien, ça ne peut rien me donner pour mes bonnes femmes… ».

Portraits / Les joueurs de cartes

L’aboutissement de l’art, c’est la figure.
« C’est moi même qui ai préparé la chaise pour la pose ! Oh vous ne courez pas le moindre danger de tomber, monsieur Vollard, si seulement vous conservez votre équilibre. D’ailleurs quand on pose, ce n’est pas pour bouger. Je vous le dis, en vérité, il faut vous tenir comme une pomme. Est-ce que cela remue, une pomme ? »
« Si ma séance de ce tantôt au Louvre est bonne, si le temps demain est gris clair, peut-être trouverais-je le ton juste pour boucher ces blancs, sur la main. Si je mettais là quelque chose au hasard, je serais forcé de reprendre tout mon tableau en partant de cet endroit. »

« Après cent quinze heures de séances, Cézanne abandonna mon portrait pour s’en retourner à Aix. « Je ne suis pas mécontent du devant de la chemise » me dit-il en s’en allant. « A mon retour, j’aurai fait quelques progrès. Comprenez un peu, monsieur Vollard, le contour me fuit ».
Arriver à formuler suffisamment les sensations que nous éprouvons au contact de cette belle nature – homme, femme, nature morte – et que les circonstances vous soient favorables, c’est ce que je dois souhaiter à toute sympathie d’art ».